[Extrait
1 : Meursault et Marie à la plage]
J'ai pris le tram
pour aller à l'établissement de bains du port. Là,
j'ai plongé dans la passe. Il y avait beaucoup de jeunes gens.
J'ai retrouvé dans l'eau Marie Cardona, une ancienne dactylo
de mon bureau dont j'avais eu envie à l'époque. Elle aussi,
je crois. Mais elle est partie peu après et nous n'avons pas
eu le temps. Je l'ai aidée à monter sur une bouée
et, dans ce mouvement, j'ai effleuré ses seins. J'étais
encore dans l'eau quand elle était déjà à
plat ventre sur la bouée. Elle s'est retournée vers moi.
Elle avait les cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissé
à côté d'elle sur la bouée. Il faisait bon
et, comme en plaisantant, j'ai laissé ma tête en arrière
et je l'ai posée sur son ventre. Elle n'a rien dit et je suis
resté ainsi. J'avais tout le ciel dans les yeux et il était
bleu et doré. Sous ma nuque, je sentais le ventre de Marie battre
doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée,
à moitié endormis. Quand le soleil est devenu trop fort,
elle a plongé et je l'ai suivie. Je l'ai rattrapée, j'ai
passé ma main autour de sa taille et nous avons nagé ensemble.
Elle riait toujours. Sur le quai, pendant que nous nous séchions,
elle m'a dit : "Je suis plus brune que vous." Je lui ai demandé
si elle voulait venir au cinéma, le soir. Elle a encore ri et
m'a dit qu'elle avait envie de voir un film avec Fernandel. Quand nous
nous sommes rhabillés, elle a eu l'air très surprise de
me voir avec une cravate noire et elle m'a demandé si j'étais
en deuil. Je lui ai dit que maman était morte. Comme elle voulait
savoir depuis quand, j'ai répondu : "Depuis hier." Elle a eu
un petit recul, mais n'a fait aucune remarque. J'ai eu envie de lui
dire que ce n'était pas de ma faute, mais je me suis arrêté
parce que j'ai pensé que je l'avais déjà dit à
mon patron. Cela ne signifiait rien. De toute façon, on est toujours
un peu fautif.
Le soir, Marie
avait tout oublié. Le film était drôle par moments
et puis vraiment trop bête. Elle avait sa jambe contre la mienne.
Je lui caressais ses seins. Vers la fin de la séance, je l'ai
embrassée, mais mal. En sortant, elle est venue chez moi.
Quand je me suis
réveillé, Marie était partie. Elle m'avait expliqué
qu'elle devait aller chez sa tante. J'ai pensé que c'était
dimanche et cela m'a ennuyé : je n'aime pas le dimanche. Alors,
je me suis retourné dans mon lit, j'ai cherché dans le
traversin l'odeur de sel que les cheveux de Marie y avaient laissée
et j'ai dormi jusquà dix heures.
[Extrait
2 : La demande en mariage]
Le soir, Marie
est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier
avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous
pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si
je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà
fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne
l'aimais pas. "Pourquoi m'épouser alors?" a-t-elle dit. Je lui
ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle
le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était
elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé
alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu
: "Non." Elle s'est tue un moment et elle m'a regardé en silence.
Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j'aurais
accepté la même proposition venant d'une autre femme, à
qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit
: "Naturellement." Elle s'est demandé alors si elle m'aimait
et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre
moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre,
qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être
un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons.
Comme je me taisais, n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le
bras en souriant et elle a déclaré qu'elle voulait se
marier avec moi. J'ai répondu que nous le ferions dès
qu'elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition
du patron et Marie m'a dit qu'elle aimerait connaître Paris. Je
lui ai appris que j'y avais vécu dans un temps et elle m'a demandé
comment c'était. Je lui ai dit : "C'est sale. Il y a des pigeons
et des cours noires. Les gens ont la peau blanche."
[Extrait
3 : Le meurtre]
J'ai pensé
que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais
toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi.
J'ai fait quelques pas vers la source. L'Arabe n'a pas bougé.
Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être
à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai
attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti
des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le
même soleil que le jour où j'avais enterré maman
et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines
battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que
je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais
que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du
soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas,
un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré
son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière
a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante
qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée
dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières
et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux
étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et
de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front
et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours
en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes
cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé.
La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé
que le ciel s'ouvrait de toute son étendue pour laisser pleuvoir
du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main
sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché
le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à
la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué
la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre
du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été
heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte
où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût.
Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte
du malheur.
Albert Camus, L'Étranger,
1942.
home |
back to Camus